On ne peut pas forcer quelqu’un à être créatif en pressant sur un bouton, ni même en augmentant son salaire ou en lui donnant de bonnes conditions de travail. Pour qu’il soit créatif, il faut qu’il soit plongé dans un environnement qui lui permette non seulement d’avoir des idées, de les exprimer, de recevoir du soutien, mais surtout de les mener à bien. C’est un tel environnement que Bill Gore a construit dans son entreprise, ce qui permet d’expliquer à la fois la créativité, le bonheur qu’a le personnel d’y travailler, et son très faible turnover.

Vous venez d’être recruté par une grande entreprise industrielle dont certains produits sont connus dans le monde entier. Vous arrivez dans l’entreprise pour la première fois et demandez à la personne qui vous accueille où est situé votre poste de travail. Quelle n’est pas votre surprise quand on vous répond : « C’est à vous de l’inventer », et qu’on vous laisse tout seul. Vous vous promenez ainsi dans l’entreprise, sans connaître personne et sans savoir quoi faire. Vous revenez chez vous et n’osez pas raconter à vos proches cette première journée de travail, pour le moins étonnante.

Votre poste de travail: c’est à vous de l’inventer.

Le lendemain, la situation ne s’est pas améliorée, vous êtes toujours seul, sans savoir quoi faire. Vous finissez par vous promener dans différents services, puis par aborder des gens. De proche en proche, vous entamez vos premières discussions. Puis, quelqu’un vous dira : « Ah, vous êtes spécialiste des interactions électroniques de surface ? J’ai entendu dire qu’il y a une équipe là-bas qui travaille sur ce sujet. » Vous allez donc rencontrer les gens en question, présenter ce que vous faites et découvrir ce qu’ils font. Si tout va bien, vous commencez à travailler avec eux, mais ce n’est qu’une forme de stage. A l’issue de celui-ci, un vote démocratique aura lieu parmi l’équipe pour savoir si vous les rejoignez. Si ce n’est pas le cas, vous devrez tenter votre chance avec une autre équipe. Si les choses se passent mal ou que vous êtes trop désorienté par cette façon inhabituelle de faire, un parrain vous accompagnera dans l’entreprise et, sans rien vous imposer ni même vous suggérer, vous présentera les différentes équipes et les personnes qui y travaillent, vous laissant ainsi faire vous-même le choix de l’endroit où vous avez le plus envie de travailler.

Un vote démocratique aura lieu parmi l’équipe pour savoir si vous les rejoignez.

Cela se passe chez Gore, une entreprise industrielle dont tout le monde connaît le produit vedette, le Gore-Tex. Mais ce que l’on ne sait pas en général, c’est que Gore a créé près d’un millier d’autres produits, allant des prothèses médicales aux cordes de guitare, en passant par du fil dentaire ou des câbles de freins pour vélo, et qu’elle a plusieurs fois été nommée l’entreprise la plus innovante au monde. Cela étant rendu possible grâce à une structure de fonctionnement particulièrement novatrice mise en place par Bill Gore, son fondateur, il y a plus de 50 ans.

Gore a été nommée plusieurs fois l’entreprise la plus innovante au monde.

Il n’y a pas de hiérarchie chez Gore, seulement des leaders, et ce n’est pas une simple question de sémantique, car ces leaders, personne ne les a nommés. Ils émergent spontanément de la manière suivante. Vous avez, par exemple, l’idée que les revêtements utilisés par Gore pour des prothèses médicales pourraient parfaitement protéger les cordes de guitare des mains des utilisateurs et les faire ainsi durer plus longtemps. Vous affichez alors un résumé du projet, avec une heure et une date de réunion. Le jour venu, vous présentez votre projet, et l’avenir de celui-ci dépendra entièrement de la réaction des personnes présentes. Si celles-ci adhèrent au projet, alors ses premières étapes seront financées. Si cette adhésion se maintient, le projet ira à son terme et, dans le cas évoqué ici, Gore est devenu le leader mondial de la production de cordes de guitare, alors qu’il n’avait jamais mis les pieds dans le secteur des instruments de musique.

Vous présentez votre projet, et l’avenir de celui-ci dépendra entièrement de la réaction des personnes présentes.

Après avoir réussi une telle expérience, vous franchissez les premières marches qui mènent à la fonction de leader. Ainsi, ce sont vos collègues qui vous désigneront comme tel, et les leaders les plus importants de l’entreprise émergent naturellement. Plus encore, la présidente actuelle de Gore, Terri Kelly, a été choisie selon le même processus. C’est la personne avec laquelle le plus de gens de l’entreprise ont désiré travailler. Il n’y a donc pas « d’emploi » chez Gore, mais des engagements. Les associés, comme on les appelle (car la plupart des employés sont actionnaires), prennent l’engagement de travailler sur tel ou tel projet et d’effectuer telle ou telle tâche, au lieu de se voir assignés à des emplois ou à des fonctions. Leur crédibilité augmentera au fur et à mesure qu’ils respecteront leurs engagements.

Le leader est la personne avec laquelle le plus de gens de l’entreprise ont désiré travailler.

Terri Kelly a pu définir le fonctionnement de Gore comme une « économie du don ». Au lieu de garder jalousement votre idée pour vous en espérant qu’elle vous apportera promotion et augmentation de salaire, vous devez, de par la structure même de l’entreprise, en faire cadeau au plus grand nombre de personnes autour de vous, pour les inciter à développer et réussir ce projet avec vous.

Le fonctionnement de Gore impose de petites structures, que ce soit pour les bureaux ou des unités de production qui, en général, ne dépassent pas 400 personnes, alors que l’entreprise rassemble plus de 9000 salariés. Gore se moque bien des fameuses économies d’échelle, et se moque tout aussi bien de la fameuse tendance qu’il y a à se recentrer sur son corps de métier pour être performant. Même s’il existe chez Gore de grandes divisions, telles que le textile, l’électronique, les produits médicaux et les produits industriels, les quelque 1000 produits de l’entreprise proviennent des domaines les plus divers. Mais comment peut-on faire pour entrer sur le marché des cordes de guitare ou du fil dentaire quand on n’a aucune expérience commerciale dans ce domaine ? On applique la stratégie du don. On va donner des échantillons gratuits de cordes dans des revues spécialisées sur les guitares ou du fil dentaire chez les dentistes, de façon à montrer la supériorité du produit.

On applique la stratégie du don, de façon à montrer la supériorité du produit.

On pourrait penser qu’une telle structure désordonnée, voire anarchique, risquerait très vite de mettre l’entreprise dans une situation quelque peu chaotique. Mais, dès le début, Bill Gore était habité par l’idée qu’une organisation classique serait moins performante, dans le long terme, pour développer la créativité et l’innovation dans le secteur industriel. L’avenir lui a donné raison. Gore a 57 ans d’existence, 9000 salariés et des domaines d’activité qui n’ont rien à voir avec la nouvelle économie, mais qui sont enracinés dans des processus de production industrielle.

Gore est depuis 30 ans classée Great Place to Work.

in: Jean Staune, Les Clés du Futur, Fayard, 2018

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