Une nouvelle société est en voie d’émergence, dans laquelle chaque être humain est :

  • Capable d’accéder seul au savoir, à la culture, à l’information ;
  • Créateur de son emploi et, plus largement, de ses engagements sociaux ;
  • Décideur de ce qu’il consomme en fonction de ses valeurs ;
  • Habitant d’une maison et résident de bâtiments qui produisent leur propre énergie.

Il est aisé de voir le dénominateur commun de tout cela : la civilisation qui arrive non seulement fait s’écrouler les systèmes de domination et de dépendance mais elle dote chaque être humain d’une initiative et d’une liberté créatrice, d’une indépendance personnelle absolument inédite. Ce qui va exploser dans les décennies à venir, c’est notre puissance personnelle d’agir. Ce n’est pas une prédiction mais une prévision. Nous assistons en effet à la mise en place d’une fantastique concordance entre plusieurs phénomènes déterminants. Tout ce que je viens d’évoquer participe en effet de la promesse globale de ce qu’on appelle l’« homme augmenté » – dont la réalisation serait possible pour l’horizon 2050. En plus de toutes les nouvelles possibilités et capacités qui viennent d’être évoquées, l’individu augmenté bénéficiera d’un cerveau connecté à la machine, de prothèses corporelles intégrées, d’organes et tissus indéfiniment renouvelés par la médecine régénérative – il est envisageable que notre corps lui-même ne soit plus demain le siège de notre conscience mais que nous ayons la possibilité de nous « décorporer » pour entrer dans une existence qui se déplacerait à volonté de support physique en support virtuel. Il est temps de comprendre que cela ne relève plus de la science-fiction mais du futur proche et de prendre la mesure de ce qui se passe, qui n’est ni plus ni moins qu’une mutation de notre espèce. La condition humaine, ou ce que l’on considérait jusqu’ici comme telle, pourrait être complètement déconditionnée, c’est-à-dire débarrassée de la plupart de ses limites ancestrales – en particulier de toutes les limites d’une vie localisée dans un corps – dont le cerveau, les membres, les organes, les perceptions délimitent étroitement notre champ de vision, de connaissance et d’action.

Pour l’homme, ce qui a du sens, c’est ce qui le fait grandir en humanité

En rupture brutale avec cela, les perspectives ouvertes en ce sens par les sciences et les techniques sont celles d’une liaison homme-machine qui va nous métamorphoser en accroissant indéfiniment ce champ de perception et d’action. Mais un tel « saut évolutif » inquiète autant qu’il fascine. Comment ne pas s’en épouvanter, en effet, alors que nous n’avons rien du tout – aucun discours ni aucune sagesse – qui nous permettrait de donner à tout cela un véritable sens, sachant que pour l’homme, ce qui a du sens, c’est ce qui le fait grandir en humanité, devenir plus humain. Or pour l’heure nous restons incapables de relier l’« homme augmenté » et le « devenir plus humain ». Au contraire, nous avons même le funeste pressentiment qu’en nous « augmentant » nous allons nous diminuer, nous robotiser, nous « machiniser », faire de nous-mêmes des « super programmes » et du même coup nous déshumaniser !

Pour l’heure nous restons incapables de relier l’« homme augmenté » et le « devenir plus humain »

Encore une crise du lien, en l’occurrence l’impuissance à relier notre processus de mutation en cours avec une vision de l’homme, un humanisme et projet d’humanisation à la hauteur de cette mutation. Nous sommes tellement sidérés par ce que ces progrès nous laissent imaginer – qui est littéralement fantastique – que cela paralyse notre réflexion sur nous-mêmes (ce que Bernard Stiegler appelle un état de « disruption », c’est-à-dire de stupéfaction tétanisée). En quel sens allons-nous rester humains ? Quelle orientation allons-nous donner à cette évolution pour qu’elle nous humanise au lieu de faire le lit du « transhumanisme » et de tous ses adeptes, qui se réjouissent déjà – les inconscients – de « la fin de l’homme » et de son remplacement par l’espèce « suivante » dans le processus de l’évolution ? Quelle dignité humaniste, quelle valeur éthique et quelle vocation existentielle allons-nous donner à ces nouvelles possibilités ? Elles nous offrent notamment une liberté prodigieuse, en démultipliant de façon incalculable notre puissance d’agir.

La puissance d’agir de l’homme augmenté, décuplée, dans l’espace et dans le temps, pour quoi faire ?

Bernanos disait déjà il y a plusieurs décennies : « La liberté, pour quoi faire ? » On pourrait ajouter désormais : « La puissance d’agir de l’homme augmenté, décuplée, dans l’espace et dans le temps, pour quoi faire ? »

in: Abdennour Bidar, Les Tisserands, Ed. Les liens qui libèrent, Paris, 2016

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