Janine Benuys est biologiste et nous apporte un éclairage passionnant sur l’intelligence de la nature, qui nous ouvre des pistes d’action pour faire évoluer nos organisations.

A la fin du XXème siècle, l’écologiste Ray Callaway avait été interpellé par le fait que les pâturages semblaient s’épanouir en compagnie des arbres. Pendant deux ans et demi, il mesura les interactions entre les chênes et les herbes, examinant ce qui tombait dans ses seaux placés sous six canopées : feuilles, brindilles, branches et gouttes d’eau de pluie riches en nutriments. Il montra ainsi que, sous les chênes, on trouvait de vingt à soixante fois plus de nutriments que dans les prairies à ciel ouvert. Ces arbres à large couronne, si soigneusement disposés dans le paysage, sont des pompes à nutriments qui tirent les minéraux des couches les plus profondes du sol et les dispersent au moment où tombent leurs feuilles. Les racines pivotantes ameublissent le sol dense, facilitent le stockage d’eau sous les branches et permettent l’émergence d’une profusion de plantes. Ray Callaway a poursuivi ses recherches en compilant plus de mille études qui décrivent la manière dont les plantes « chaperonnent » et renforcent leurs voisines, favorisant leur survie, leur croissance et leur reproduction. Etudier ces exemples, c’est consulter un manuel sur la façon dont les communautés naturelles guérissent et surmontent l’adversité – une lecture essentielle dans un monde changé par le dérèglement climatique.

Plus l’environnement est éprouvant, plus on trouvera de plantes collaborant pour assurer leur survie mutuelle. Sur les pics chiliens, des études portant sur les monticules de végétaux blottis les uns contre les autres pour se protéger des vents froids et secs et des rayons ultraviolets mettent au jour des interactions complexes de soutien.

Aujourd’hui, nous savons que des mutualismes (interactions à bénéfices réciproques) s’opèrent tant au-dessus qu’au-dessous du sol.

Je veux bien croire qu’il est contre-intuitif d’imaginer des plantes s’entraidant face à la rareté des ressources, surtout lorsque notre esprit de compétition et nos théories économiques préconisent l’inverse. Pendant des années, des scientifiques ont cherché à expliquer qu’il s’agissait là d’une anomalie, se focalisant sur l’aspect de rivalité sans voir les bénéfices d’une coopération. Aujourd’hui, nous savons que cette situation ne se limite pas à l’aide qu’une plante apporte à sa voisine mais que des mutualismes (interactions à bénéfices réciproques) s’opèrent tant au-dessus qu’au-dessous du sol.

Le Wood-Wide-Web est un Internet souterrain par lequel s’échangent eau, carbone, azote, phosphore et substances de défense naturelles.

Tandis que Ray Callaway mesurait les chênes californiens, l’experte forestière Suzanne Simard mena une ingénieuse étude qui mit en évidence que les fines fibres blanches du champignon s’étendent depuis les racines d’un arbre pour aller relier entre eux des dizaines d’autres individus, y compris des arbustes et des herbes, créant une connexion non seulement entre arbres de la même famille mais aussi entre différentes espèces. Le Wood-Wide-Web, comme l’a surnommé Suzanne Simard, est un Internet souterrain par lequel s’échangent eau, carbone, azote, phosphore et substances de défense naturelles. Lorsqu’un parasite s’attaque à un arbre, ses signaux d’alerte chimiques circulent via les champignons jusqu’aux autres membres du réseau, leur donnant le temps de renforcer leurs mécanismes de défense.

Le partage et l’attention portée les uns aux autres sont des principes omniprésents et naturels.

L’accent placé pendant 50 ans sur la compétition nous a amenés à voir tous les organismes comme des consommateurs et des concurrents, nous les premiers. Voilà 20 ans que nous appréhendons différemment la situation. En reconnaissant enfin que le partage et l’attention portée les uns aux autres sont des principes omniprésents et naturels, nous avons l’occasion de poser sur nous-mêmes un nouveau regard. Nous pouvons retrouver notre rôle de pourvoyeur et de soutien ; nous sommes de ces assistants qui contribuent à l’histoire planétaire et la guérison collaborative.

Janine Benuys est biologiste, cofondatrice de Biomimicry 3.8 et du Biomimicry Institute, consultante en innovation. Elle a rédigé le chapitre « Réciprocité »

In : Paul Hawken, Drawdown, Comment inverser le cours du réchauffement planétaire. Actes Sud, 2018. Dans ce livre, Paul Hawken et 70 chercheurs dressent une liste de 80 solutions pour inverser le cours du changement climatique. Paul Hawken est un des écologistes les plus respectés aux Etats-Unis et un spécialiste du climat.

www.drawdown.org

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